2004-1 « Préface », in André Marbach (2)

Recherches sur les instruments aratoires et le travail du sol en Gaule Belgique, British Archaeological Reports (BAR), International Series 1235, pp. 2-3. [Tapuscrit]

POUR SERVIR DE PREFACE AU LIVRE DE M. MARBACH

 Ce livre pourrait être sous-titré, "Du rôle des retraités dans l'avancement des sciences sociales - l'exemple de l'archéologie".

Comme le montre parfaitement l'exemple de M. Marbach, les retraités sont de plus en plus actifs dans ce domaine, et je voudrais dire pourquoi il est bon qu'il en soit ainsi.

Il y a d'abord des raisons démographiques, que tout le monde connaît. Les jeunes retraités, comme on dit, sont de plus en plus nombreux. Tant mieux s'ils sont aussi de plus en plus nombreux à venir à la recherche.

Car ils y viennent, ce sera mon argument, avec d'une part une expérience, et d'autre part une curiosité, une liberté d'esprit qu'on ne trouve pas toujours chez les chercheurs de profession.

C'est que la recherche est devenue une profession, justement. Ce qui a d'immenses avantages, mais aussi quelques inconvénients.

Parmi les avantages, il y a l'extraordinaire efficacité qui résulte de la façon dont les meilleures méthodes sont mises au point, généralisées et enseignées. Les progrès prodigieux - il n'y a pas d'autre mot - de l'archéologie depuis un demi-siècle en sont un témoignage irrécusable.

Mais à côté de ces progrès, il y a d'étranges oublis. D'autant plus étranges qu'ils sont plus persistants.

L'outillage métallique, par exemple, et surtout l'outillage en fer, est étonnamment négligé. Et pourtant ! N'est-ce pas par ce nouvel outillage que s'expliquent, pour une large part, les transformations de toutes sortes qui se produisent dans les sociétés européennes entre la fin du Néolithique et celle de l'Antiquité ?

Or sur les outils, la timidité des chercheurs est extrême, surtout peut-être en France. C'est grâce à un ouvrier du bâtiment entré en archéologie qu'on sait quelque chose sur l'outillage ancien de la taille des pierres1. Quant à l'outillage agricole, il faut remonter au Manuel de Déchelette, publié en 1908, pour trouver quelque chose qui ressemble, en bien moins complet naturellement, à la synthèse de S.E. Rees sur l’outillage agricole préhistorique et romain en Grande Bretagne, publié en 19792.

Je proposerais d’expliquer cette timidité par un excès de professionnalisme.

Le professionnalisme, c’est ce qui pousse les chercheurs et les étudiants vers les secteurs les plus prometteurs. La tracéologie et les méthodes connexes annonçaient des progrès immenses dans notre connaissance des outillages lithiques. Ces perspectives ont attiré une foule de chercheurs, et les résultats ont suivi.

Mais le secteur des outils de métal, où rien de semblable n’a eu lieu, est resté à peu près désert. Et cela d’autant plus que ces outils sont rares. Rares dans les fouilles, et plus rares encore dans la littérature, car leur rareté même fait qu’on ne sait trop qu’en dire, donc qu’on les passe souvent sous silence…

C’est un cercle vicieux. Car comment un enseignant soucieux de l’avenir de ses étudiants prendrait-il le risque de les orienter vers un domaine de recherche aussi ingrat, où ils pourraient dépenser beaucoup de temps et de moyens en pure perte ?

C’est ici qu’intervient le Retraité, que ce risque n’effraie pas. D’abord parce qu’il n’en fait qu’à sa tête. Ensuite parce qu’il n’a pas de soucis de carrière. Enfin parce qu’il a quelquefois ses méthodes à lui, qui ne sont peut-être pas nouvelles, mais dont le principal défaut est qu’on ne les utilise pas assez.

Le dessin industriel est une de ces bonnes vieilles méthodes, dont on croit naïvement qu’elles sont dépassées parce qu’elles existaient avant l’avènement de l’ordinateur. Et pourtant, elles marchent encore. Sans instruments plus compliqués qu’une règle graduée, un pied à coulisse et pas mal de bon sens, M. Marbach est arrivé à nous proposer, sur les instruments aratoires gallo-romains, des interprétations tout à fait originales, et qui nourriront nos réflexions à tous pendant longtemps.

Je n’en dirai pas davantage, pour ne pas priver les lecteurs du plaisir de la découverte. Mais je tiens pour finir à exprimer un souhait. Celui de voir d’autres retraités, aussi nombreux que possible, suivre l’exemple de M. Marbach.

 

1 J.-C. Bessac, L’outillage traditionnel du tailleur de pierres de l’Antiquité à nos jours, Paris, Ed. du CNRS, 1987.

2Agricultural Implements in Prehistoric and Roman Britain, Oxford, BAR, 1979, 2 vol., 772 p.