2007-1 « Préface », in Yoshio Abé, Le “décorticage” du riz : typologie, répartition géographique et histoire des instruments à monder le riz

Paris, éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, pp. 9-10.

LES MECANIQUES DU RIZ (PREFACE)

Ex oriente lux… L’irrépressible curiosité qui a poussé les Européens à explorer le monde vient peut-être de la conscience qu’ils ont depuis longtemps de ce qu’ils doivent à l’Orient. Conscience exagérée parfois. Car lorsqu’on ignore l’origine des choses, il n’est que trop facile de les faire venir d’ailleurs. C’est par facilité, il faut bien le reconnaître, que nos historiens ont si souvent fait venir de l’Orient le plus lointain des innovations dont une étude plus attentive montre qu’elles sont nées en Occident. Cela dit, ces questions d’origine ne représentent qu’une étape préliminaire de la recherche. Qu’une invention ait été faite ici ou là, c’est important à savoir. Mais l’essentiel vient ensuite : comment et pourquoi l’invention a-t-elle été possible, et quelles ont été les conditions de sa diffusion ou de ses échecs ? Il n’est pas d’autre moyen de répondre que de plonger à corps perdu, si je puis dire, dans les détails de la pratique. On ne peut pas savoir d’avance ce qui a été déterminant. Il faut donc tout examiner, tout, même ce qui semble n’avoir à priori aucun intérêt. C’est ce à quoi nous invite Yoshio Abé dans cet ouvrage.

Il y a bien longtemps que Pierre Gourou (194 ?) nous a rendu familière l’idée de « civilisation du riz ». Mais de quoi cette civilisation est-elle faite ? D’abord de gestes quotidiens indéfiniment répétés - des gestes ordinaires, si ordinaires et si banals qu’on ne se donne que rarement la peine de les observer, et encore moins celle de les décrire. La pauvreté des sources est un obstacle presque insurmontable pour quiconque s’aventure dans ce domaine. C’est cet obstacle que Yoshio Abé a décidé d’affronter. Il y était préparé par ses enquêtes de terrain en Inde et à Madagascar et par sa connaissance des sources japonaises. Mais il s’est mis à explorer les sources européennes avec une opiniâtreté incroyable. Personne aujourd’hui, que je sache, ne connaît mieux que lui cette littérature innombrable et méprisée que les voyageurs, les missionnaires et les coloniaux ont produite depuis quatre siècles en Occident. Homme de terrain dans une première vie, Yoshio Abé est ainsi devenu un de nos érudits les plus consommés.

La civilisation du riz, ai-je dit, c’est un ensemble de gestes quotidiens. C’est aussi, bien sûr, un outillage plus ou moins complexe ; c’est même, si on peut dire, une mécanique. Car il y a une mécanique du riz, comme il y a une mécanique du blé, l’une et l’autre étant basées sur des principes opposés. Le blé est écrasé pour en faire une mouture dont on extraira la farine par tamisage. Le riz est mondé, c’est-à-dire qu’on en détache les enveloppes en prenant soin de ne pas écraser le grain ni de le briser. Le reste n’est fait que de développements de cette opposition fondamentale. Qu’on suive l’évolution des techniques jusqu’aux industries les plus récentes, comme l’auteur nous y invite, et on verra que cette opposition se retrouve dans les machines les plus perfectionnées comme dans les outils les plus rudimentaires. On a bien affaire à ce que certains ont appelé des lignées techniques. Lorsque plusieurs pays occidentaux se sont mis à produire du riz, chez eux ou dans leurs colonies, il leur a bien fallu se mettre à l’école des Orientaux. Mais les deux lignées ne se sont pas mélangées. L’arrivée du riz en Occident n’y a pas remis en cause la prépondérance du blé, laquelle n’a d’ailleurs jamais été exclusive. Pas plus que la présence ancienne du blé, de l’orge et du millet en Orient n’y ont empêché la prépondérance du riz. Prépondérance technique puis industrielle, qui plus que toute autre a façonné la vie quotidienne de part et d’autre de l’Eurasie.

Je ne peux pas terminer cette préface sans évoquer André G. Haudricourt, Joseph Needham, Lucien Bernot et Georges Condominas. L’ouvrage de Yoshio Abé, je crois, s’inscrit dans la tradition qu’ils ont tous illustré à leur façon : celle d’une recherche comparative où l’érudition est au service d’une imagination féconde parce que rigoureuse.

 

F. Sigaut Le 11 avril 2007