2011b) « Le culte des ancêtres et la critique des héritages »

In Noël Barbe et Jean-François Bert (dir.), Penser le concret : André Leroi-Gourhan, André-Georges Haudricourt, Charles Parain, Paris, Creaphis, pp. 103-108. [Tapuscrit]

LE CULTE DES ANCÊTRES ET LA CRITIQUE DES HÉRITAGES

Il est d’ordinaire mal venu de parler de soi dans une communication qui se veut scientifique. Puisque cependant il est question d’Haudricourt, de Leroi-Gourhan et de Parain dans ce colloque, je me sens personnellement concerné, les ayant connus tous les trois. Surtout Haudricourt d’ailleurs, dont j’ai suivi les séminaires au Muséum (au dessus de la rondelle de séquoïa) pendant une dizaine d’années. Avec Charles Parain, mes relations ont été moins fréquentes, mais toujours des plus cordiales. C’est lui, par exemple, qui me confia la recension du troisième volume de la grande Histoire de la France rurale qui devait paraître dans La Pensée en août 1977. Quant à Leroi-Gourhan, je lui dois un coup de pouce qui fut décisif. Lorsque je cherchai à me reconvertir dans les sciences sociales au début des années 1970, c’est lui qui m’orienta vers Robert Cresswell, lequel accepta de guider mes premières démarches.

Je profite de cette occasion pour exprimer toute ma reconnaissance envers les quatre personnes que je viens de citer, mais aussi plusieurs autres : Roland Portères, qui publia mon premier article dans le JATBA (daté de 1972, mais qui parut en fait en juin 1974) ; Lucien Bernot, qui fut mon directeur de thèse et qui me fit entrer à l’EHESS ; Jacques Barrau, Mariel Jean-Brunhes Delamarre, Isac Chiva… Que ceux que j’oublie me pardonnent. Je m’aperçois avec le recul des années que je n’ai sans doute pas toujours eu conscience, sur le moment, de l’importance des aides qui me furent prodiguées, avec souvent beaucoup de discrétion de la part de leurs auteurs. Et aujourd’hui, il est bien tard…

Ce que je voudrais rappeler aussi est que le milieu où j’entrais était divisé. En gros : Muséum (et ethnobotanique) contre Musée de l’Homme (et préhistoire). Certes, cette division n’atteignait guère les personnes que je viens de citer, et je ne me souviens pas avoir jamais senti la moindre animosité des uns envers les autres. Mais aux niveaux inférieurs, si j’ose dire, celui des disciples, la division était réelle, et j’eus plus d’une fois l’occasion de m’apercevoir que quand on venait du côté d’Haudricourt, on n’était pas toujours très bienvenu chez les adeptes de Leroi-Gourhan.

Rivalités personnelles ? Il n’y en avait pas plus là qu’ailleurs, j’imagine, et je ne crois pas qu’elles aient joué un rôle important. Je crois plutôt qu’il s’agissait d’un phénomène – comment dire ? – de compétition entre héritiers. Les créateurs sont au dessus de leurs idées, ai-je envie de dire. Non qu’ils n’y tiennent pas, naturellement. Mais ce sont leurs idées, elles leur appartiennent, elles sont le résultat de leurs curiosités et de leurs recherches, et elles conservent forcément pour eux un certain caractère empirique ou instrumental. Les héritiers sont dans la situation inverse. Les idées auxquelles ils adhèrent étaient là avant eux. Ils les ont reçues toutes faites, comme un acquis définitif, même si quelques améliorations sont toujours possibles à la marge. Ce ne sont plus tellement des résultats ou des instruments que des principes qui s’imposent, et dont l’autorité peut aller jusqu’à fonder une orthodoxie. Il ne faut certes rien exagérer. Parler de sectes serait absurde. Mais parler de courants ou de chapelles ne l’est pas, et la différence est de degré, pas de nature. Le phénomène est universel, parce qu’il tient à la nature humaine. Il n’est pas plus développé dans les sciences (sociales en l’occurrence) qu’il ne l’est ailleurs, mais il ne l’est pas moins non plus. C’est en tous cas ainsi que je m’explique la situation telle que je la trouvai dans les années 1970. Entre les deux « maîtres », Haudricourt et Leroi-Gourhan, il n’y avait ni rivalité ni animosité apparentes. Mais entre certains au moins de leurs disciples, il y avait parfois comme un malaise.

Cela dit, je dois immédiatement corriger mon propos. Je n’ai pas assez connu Leroi-Gourhan pour pouvoir dire s’il était ou non un « maître » au sens où je viens d’employer le terme. Mais j’ai assez connu Haudricourt pour pouvoir dire qu’il n’en était pas un. Il était trop curieux, trop divers, trop fantaisiste pour cela. Les questions l’intéressaient plus que les réponses, et il avait trop d’idées de rechange dans son sac pour s’attacher à telle ou telle doctrine. Par exemple, il était membre du Parti communiste et ne s’en cachait pas. Mais il ne s’en vantait pas non plus, et je dirais même qu’il n’était pas marxiste, ou que s’il l’était, cela ne se voyait pas. Beaucoup d’intellectuels étaient marxistes à l’époque, et qu’ils fussent ou non membres du PC, ils affichaient leur engagement, notamment par l’emploi d’un vocabulaire codé, d’une façon à laquelle personne ne pouvait se méprendre. Le marxisme d’Haudricourt n’était pas affiché, ni même visible, et encore une fois, si son adhésion au PC n’avait pas été de notoriété publique, je ne m’en serais jamais aperçu.

Qu’on me permette une dernière remarque personnelle. Ma dette envers Haudricourt est immense, je le répète. Mais ce n’est pas pour autant que je sois d’accord avec toutes ses idées. Celles par exemple qu’il exprime dans « Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui » (1962) me semblent particulièrement discutables. Je ne crois pas que la conduite des moutons dans les pays méditerranéens soit « le modèle de l’action directe positive ». D’après tous les témoignages directs qu’on en a, le berger conduit moins ses moutons qu’il n’est conduit pas eux, et son action est aussi souvent indirecte négative que celle du cultivateur d’ignames. À mon sens, Haudricourt a fait ici l’erreur de comparer des pratiques dûment observées (sur la culture de l’igname en Nouvelle-Calédonie) avec des représentations ou pour mieux dire des stéréotypes d’origine mythique ou littéraire (sur la conduite des troupeaux en Occident). La thèse qu’il soutient dans cet article s’en trouve, je crois, infirmée : l’opposition entre les jardiniers (chinois) et les bergers ou les marins (méditerranéens) se situe au niveau des idéologies, elle n’est pas fondée sur les comportements réels.

Après cette critique d’Haudricourt, on ne m’en voudra pas, je l’espère, de passer à celle de Leroi-Gourhan. Qu’il soit bien entendu que c’est dans le même esprit : le respect et l’admiration qu’on doit aux créateurs ne doit pas conduire à l’autocensure. Si nous voulons tirer tout le profit que comportent leurs enseignements, nous devons reconnaître leurs erreurs. Car autant les erreurs sont néfastes quand on s’y accroche, autant elles peuvent être instructives quand on les reconnaît comme telles.

Certaines des erreurs de Leroi-Gourhan ont d’ailleurs été signalées depuis longtemps. Voici par exemple ce qu’écrivait Marcel Cohen en 1948 dans La Pensée1 :

« … on est stupéfait en arrivant au bout de l’ouvrage de n’avoir pas vu citer une seule fois, ne serait-ce que pour une réfutation, Marx et Engels. Au contraire, de nombreuses références sont faites à Bergson et aussi à Jean Przyluski […].

On ne saurait approuver le choix qui est fait ici, pour encadrer à chaque instant les descriptions, du terme de tendance ni les définitions qui en sont données. […] L’affabulation idéaliste par la tendance risque de mener à de véritables divagations… »

Il y a deux points bien différents dans ce propos. Le premier porte sur le marxisme. Non, assurément, Leroi-Gourhan n’était pas marxiste ! Il était bergsonien, comme un grand nombre de penseurs de sa génération. Ce qui renvoie à un épisode mal connu de notre histoire intellectuelle : l’importance extraordinaire (le mot n’est pas excessif) du bergsonisme de 1900 à 1940. Je ne peux pas justifier cette affirmation ici, il y faudrait des dizaines de pages. Je rappelle seulement que le succès des ouvrages de Bergson fut absolument prodigieux par comparaison avec celui des ouvrages de philosophie en général, et que parmi les idées de Bergson, il y en avait une qui faisait de l’intelligence une fonction née dans et pour l’action matérielle. À nous en tenir aux faits, nous aurions dû appeler notre espèce Homo faber plutôt qu’Homo sapiens, disait Bergson,. Cette idée contribua fortement au développement de la réflexion technologique entre les deux guerres, par le fait que le succès du bergsonisme l’imposait à tous : bon gré mal gré, tout le monde devait en tenir compte, ne serait-ce que pour la réfuter. C’est cette situation qu’après la guerre de 1940-1945, le triomphe du marxisme (et de l’existentialisme, du structuralisme, etc.) fit très vite oublier, et l’étonnement de Cohen montre à mon sens combien cet oubli fut rapide, voire un peu forcé. Les marxistes occupaient déormais le terrain. Il ne pouvaient pas admettre que l’ultra-idéaliste Bergson les eût devancés sur celui de la Technologie. Et pourtant… « La méthode matérialiste, cet instrument que nous a légué Marx, est un instrument vierge ; aucun marxiste ne s’en est véritablement servi, à commencer par Marx lui-même », écrivait Simone Weil en 19342. Le jugement est un peu raide, mais je le crois juste. Les sources de la pensée technologique sont anciennes et multiples, on commence à le savoir. S’agissant des années 1900-1940, il me semble indéniable que Bergson a joué un rôle nettement plus important que Marx. Le marxisme a sans doute commencé comme une philosophie. Mais au XXe siècle, il n’est plus qu’une idéologie strictement politique, dont les tenants ne manifestent aucun intérêt pour ce qui ne sert pas directement leur action politique. Que Charles Parain, Haudricourt et Jacques Barrau aient été nettement plus appréciés à l’extérieur qu’à l’intérieur du Parti, dont ils furent pourtant des membres si fidèles, est pour moi à peu près évident.

Mais, et c’est le second point, avec quelques idées justes (dont celle d’Homo faber), le bergsonisme a véhiculé une masse considérable d’idées absurdes. Celle d’élan vital par exemple. Or il suffit de feuilleter en parallèle L’Évolution créatrice et L’Homme et la matière pour s’apercevoir que la notion de tendance chez Leroi-Gourhan n’est rien d’autre qu’un décalque de celle d’élan vital. Sur ce point, Marcel Cohen a tout à fait raison : la notion de tendance est absurde. Et la seule question qu’il vaille la peine de se poser à son sujet est de savoir comment cette absurdité a été possible. La seule réponse qui me vienne à l’esprit est qu’elle faisait partie de l’héritage bergsonien, si fructueux à d’autres égards…

Les deux autres concepts de Leroi-Gourhan que je voudrais soumettre à la critique sont ceux de chaîne opératoire et de percussion. Cette critique sera d’ailleurs des plus sommaires : encore une fois, il faudrait des dizaines de pages pour aller au fond des choses.

S’agissant de la chaîne opératoire, le problème est qu’elle ne tient pas compte du niveau d’analyse. Que nos actions soient ordinairement organisées en séquences, c’est indéniable. Mais ne faut-il pas faire une différence entre la succession des opérations par lesquelles, par exemple, on passe du blé au pain – moisson, battage, vannage, mouture, tamisage, pétrissage, fermentation, etc. – et la succession des gestes qui interviennent dans l’effectuation de chacune de ces opérations ? De toute évidence, il y a là deux niveaux d’analyse bien distincts. À partir desquels, d’ailleurs, se sont développés deux disciplines spécifiques. L’une est le génie chimique ou génie des procédés, qui s’intéresse aux transformations successives de la matière et auquel on doit la notion d’opération unitaire. L’autre est l’ergonomie. Je ne cite pas ces deux disciplines pour en faire des références obligatoires en anthropologie, mais simplement parce que leur existence est un moyen simple de montrer qu’il y a là deux objets différents. L’enchaînement des gestes dans une opération et la succession des opérations dans une production sont des réalités différentes qui obéissent à des logiques différentes. Il ne faut certes pas les dissocier, mais il ne faut pas non plus les confondre. Et tant qu’on n’aura pas décidé à quel niveau doit s’appliquer la notion de chaîne opératoire, son emploi restera problématique.

La notion de percussion est elle aussi problématique. Disons d’abord que le choix du terme n’est pas heureux. Pourquoi ramener toutes les interactions outil/matière à des « percussions », ce qui oblige à qualifier la pression de « percussion posée » et le frottement de « percussion posée oblique diffuse » ? Haudricourt a proposé de revenir à un vocabulaire plus simple dans « La technologie culturelle » (1968)), mais je n’ai pas l’impression qu’il ait été écouté.

Ce problème de langage n’est toutefois pas le plus important. Ici encore, il me semble qu’il y a une certaine confusion entre différents niveaux d’analyse : le mouvement (de la main, du bras, du corps) par lequel on actionne l’outil est une chose ; la façon dont l’outil agit sur la matière en est une autre ; et le résultat voulu en est peut-être une troisième… L’analyse des mouvements renvoie à la Cinématique de Franz Reuleaux (1877), que cite Mauss3 mais que Leroi-Gourhan ne semble pas avoir connue (ni Haudricourt, d’ailleurs). Pour l’interaction outil/matière, je ne connais pas de référence comparable, je vais donc prendre un exemple. Chacun sait que le bois est un solide fibreux, et que si on veut couper un morceau de bois à l’aide d’une hache, d’une serpe ou d’un couteau, il faut l’attaquer obliquement : une percussion perpendiculaire aux fibres serait inefficace, voire dangereuse. Mais si on veut simplement sectionner le morceau de bois, l’obliquité n’est qu’un pis-aller, le but étant toujours d’obtenir une section aussi droite que possible. Si au contraire on veut façonner le bois en surface (pour l’appointer, l’équarrir, le polir…), l’obliquité est recherchée. Souvent, même, on imprimera à l’outil une direction presque parallèle à la surface de l’objet (doloire, rabot…). Mode d’action qu’on pourrait qualifier de tangentiel, et auquel on peut rattacher, au delà des solides fibreux comme le bois, tout ce qui concerne l’abrasion (y compris le sciage, où réapparaît le but de sectionner l’objet), ainsi que l’épluchage des légumes, etc.

Toutes ces difficultés naissent, à mon avis, d’une méconnaissance de la distinction fondamentale entre fonctionnement et fonction. Au niveau strictement physico-mécanique qui est celui du fonctionnement, toutes les percussions sont perpendiculaires (ou peut-être vaudrait-il mieux dire directes ou normales) en ce sens que si l’outil ne rencontre pas, dans la matière, des forces de résistance exactement opposées à son mouvement initial, il déviera de sa trajectoire et l’action sera manquée. Au niveau de la fonction, il faut tenir compte de la forme de l’objet, du but de l’action (fragmenter, sectionner, façonner…), etc., et l es choses se présentent autrement. La notion de « percussion oblique » devient insuffisante. Il faudrait à tout le moins lui ajouter celle de « percussion tangentielle ». Et comment caractériser, autre exemple, le mode d’action d’un rasoir (qui doit couper le poil mais pas la peau) ou celui d’un coupe-papier (qui, contrairement à ce que son nom indique, ne doit pas couper le papier, mais seulement le déchirer) ?

Le Tableau des percussions de Leroi-Gourhan est une référence. Ou plus exactement il l’a été, mais si on veut qu’il le reste, il faut le retravailler. Il y a eu des tentatives en ce sens. J’ai fait allusion à celle d’Haudricourt, qui ne semble pas avoir eu le moindre écho. À la même époque, une autre proposition due à Joseph Needham4, ne semble pas en avoir eu davantage. Combien d’autres sont ensevelies dans les archives ou les bibliothèques sans que personne n’en ait entendu parler ?

Il faudra bien pourtant trouver des solutions. L’avenir de la Technologie est à ce prix. Nous avons besoin d’outils descriptifs, de concepts analytiques précis et cohérents, et pour les exprimer d’un vocabulaire univoque. Leroi-Gourhan avait compris cela dès les années 1930, et cette priorité ne lui sera pas contestée. Qu’il ait fait des erreurs, c’est l’évidence. Il n’y a que ceux qui n’innovent pas qui ne font pas d’erreurs (en tous cas pas celles-là !). Ce n’est pas manquer de respect envers les créateurs que d’essayer de corriger leurs erreurs, c’est au contraire leur rendre l’hommage qui leur est dû. Je ne peux mieux faire à cet égard que de citer un auteur que la postérité a particulièrement maltraité, et que j’ai (re-)découvert par hasard il y a une dizaine d’années. Il s’agit de Paul Lacombe, qui écrivait ceci dans De l’histoire considérée comme science (1894) :

«  je tiens qu’on est le disciple des hommes que l’on contredit, autant que celui des hommes que l’on répète. Aux endroits où je débats et finalement récuse l’opinion d’un de mes maîtres, c’est encore lui qui m’a muni, qui m’a armé contre lui-même ; sans ce qui est chez lui une erreur, à mon sens, je n’aurais pas trouvé ce que je crois être la vérité ; et s’il y a réellement vérité, c’est d’abord à lui que j’en suis redevable. »

François Sigaut Le 19 février 2009

1 « Sur la Technologie comparée », La Pensée, 1948, 16 : 57-61 [recension des deux volumes d’Évolution et techniques].

2 Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Gallimard 1980, p. 23.

3 Voir « Les techniques du corps » (1936, rééd. dans Sociologie et anthropologie, PUF, 1985, p. 382) et le Manuel d’ethnographie (1947, rééd. Payot, 1967, p. 32).

4 Dans Mechanical Engineering (1965, p. 52), vol. IV Part 2 de Science and Civilization in China. Je suis redevable de cette référence à Lucien Bernot.