2011d) « Des gentils petits chiens aux grands méchants taureaux. Anecdotes illustrant l’intérêt de l’histoire pour l’ethnozootechnie » suivi de « Dialogue avec la salle »

Ethnozootechnie, 89 : 8593. [Tiré à part] [Tapuscrit]

DES GENTILS PETITS CHIENS AUX GRANDS MÉCHANTS TAUREAUX

L’œuvre de Franklin sur l’histoire de la vie quotidienne des Parisiens (date? en je ne sais combien de volumes) est bien connue des bibliophiles. Le hasard m’a permis d’en trouver les deux volumes portant sur les animaux, où il est question aussi bien des tigres et des lions achetés à grands frais par le roi ou les princes pour leurs ménageries, que des poules, des lapins, etc. Il y a une anecdote sur les petits chiens qui ont commencé à faire fureur chez les dames de la bonne société au XVIIe siècle. Les dames prenaient leur petit chien avec elles quand elles allaient dans le monde, pour une raison bien précise (dixit Franklin, ou plutôt le chroniqueur qu’il cite). Quand une dame avait vessi (du verbe vessir, devenu vesser, du latin vissire) et que l’odeur devenait gênante, elle accusait son chien (oh la sale bête ! comme vous êtes mal élevé !) et le chassait du salon avec fracas. Cette manière de se défausser ne trompait pas grand monde, je crois, mais les apparences étaient sauves. Le petit chien, lui, ne s’en portait pas plus mal.

J’ignore si cette histoire est vraie ; disons que si non e vero, e bene trovàto. Je la cite parce qu’elle m’a fait bien rire, naturellement, mais aussi parce que c’est une fonction de l’animal domestique à laquelle je n’aurais jamais songé spontanément. Ce qui veut dire qu’il reste peut-être encore, dans la littérature, d’autres trouvailles à faire. À quoi servent les animaux de compagnie ? Nous n’avons pas épuisé le sujet.

Et il y a bien d’autres sujets, plus sérieux disons, qui sont dans le même cas : le fil de fer barbelé, par exemple, que j’ai l’habitude de citer parce que c’est une des inventions majeures du XIXe siècle. Invention qui a bouleversé les possibilités de clôture et les conditions de gardiennage des animaux au pâturage, avant d’être supplantée, complétée plutôt, par la clôture électrique. Or sur l’histoire de cette invention majeure, nos n’avons pratiquement rien concernant la France. La littérature est américaine, pays où il y a des collectionneurs qui s’intéressent aux anciens modèles (il y en a eu plusieurs centaines), mais ces anciens modèles sont tous américains, puisqu’il s’agit d’une invention américaine qui n’est arrivée chez nous que… Quand exactement ? Je n’en sais rien. Il est vraisemblable que les stocks inutilisés de la guerre de 1914-1918 ont été récupérés par les agriculteurs, mais ce n’est qu’une supposition. Encore une fois, sur cette invention de toute première importance, nous n’avons rien. Ou plutôt nous avons un album des aventures de Lucky Luke, Des barbelés sur la Prairie, qui se passe malheureusement dans un Middle West mythique sans grands rapports avec la réalité. (Ce qui n’empêche pas de le (re-)lire : si vous n’osez pas l’acheter pour vous, dites que c’est pour offrir.)

Du fil de fer barbelé, je passe au Far West, puisque c’est là qu’il a été inventé. Non pas, comme dans l’album de Lucky Luke, pour protéger les champs cultivés contre les déprédations des éleveurs, mais pour intensifier l’élevage lui-même. À partir des années 1860, le chemin de fer permit de transporter le bétail sans trop de frais ni de pertes jusqu’aux grands abattoirs de Chicago, etc. Ce qui donna à la viande une valeur commerciale nouvelle, justifiant de nouveaux investissements (clôtures, éoliennes, etc.). Auparavant, on ne voit guère que les peaux qui pouvaient être un objet de commerce important. Alors évidemment, l’élevage était aussi extensif que possible. Les animaux étaient laissés en liberté, on se bornait à les rassembler de temps en temps pour les marquer au fer, pour prélever ceux qui seraient vendus, etc. Or ces rassemblements d’animaux ont toujours constitué l’occasion de jeux tout à fait spectaculaires, même quand il n’y avait pas de spectateurs. Et cet aspect spectaculaire ne caractérise pas seulement le Far West de la grande époque, qui fut en fait assez courte (une cinquantaine d’années ?). On le retrouve dans d’autres régions du monde, et d’abord en Europe, où se situe probablement son origine.

Mais avant d’en venir à l’Europe, je dois rappeler que le folklore du Far West n’est absolument pas d’origine américaine ─ états-unienne comme on dit maintenant ─ mais mexicaine. L’inventaire du vocabulaire suffirait à le montrer, mais il y a aussi des sources historiques, qui n’attendent probablement que d’être découvertes. Je n’ai pas fait de recherches particulières sur ce sujet, mais j’ai trouvé un jour en chinant, et pour une somme dérisoire, les Voyages et aventures au Mexique, de Gabriel Ferry (Paris, Charpentier, 1847). Ce livre se lit comme un roman. Il y est question de pêcheurs de perles, de chercheurs d’or (avant la célèbre ruée californienne, qui n’eut lieu qu’en 1849), et de bien d’autres choses. Mais je recommande vivement le chapitre sur « Les dompteurs de chevaux » (pp. 206-252), qui se passe dans une hacienda du Nord-Ouest mexicain (aujourd’hui quelque part dans le Sud-Ouest des Etats-Unis). L’auteur nous y raconte avec des détails qui ne laissent guère de doute sur sa véracité comment on « dompte » un cheval qu’on vient de capturer en moins d’une journée ! Le procédé était d’une brutalité extrême, mais apparemment, il fonctionnait. Tous les cavaliers à qui j’ai eu l’occasion d’en parler m’ont répondu qu’ils n’y croyaient pas, que c’était impossible… Je persiste à penser qu’ils ont tort. Certes, la vérification expérimentale est devenue impensable. Mais Ferry, comme tous les hommes d’un certain rang, était lui-même un cavalier et s’y connaissait en chevaux. Il raconte ce qu’il a vu, et manifestement, il savait regarder. Il faudrait d’ailleurs réunir tous les témoignages comparables ─ celui de Darwin, par exemple, qui a vu des choses un peu comparables en Argentine ─ avant de rejeter le sien.

Gabriel Ferry est un pseudonyme. Je ne connais pas sa biographie, si ce n’est qu’il mourut prématurément dans un naufrage. Mais avant sa mort, il avait eu le temps de publier une demie douzaine de romans d’aventures qui ont été longtemps réédités dans des collections pour enfants, bien qu’ils représentent selon moi la naissance du genre « Far West ». Chineurs, à vos marques : les romans de Ferry se trouvent, quand on les trouve, pour trois fois rien, et le plaisir de la lecture est garanti ! J’ajoute pour finir que Ferry eut un successeur qui vécut plus longtemps que lui, et qui laissa, non pas une demie douzaine de romans mais plutôt une centaine : je veux parler de Gustave Aimard. Je ne connais pas mieux la biographie d’Aimard que celle de Ferry, hélas. Sa bibliographie est différente, en ce sens qu’à côté du Far West proprement dit, Aimard a produit beaucoup de romans de piraterie, d’autres sur l’Amérique du Sud, etc. Comme ceux de Ferry, les romans d’Aimard ont été mis dans la catégorie « pour enfants », ce que je trouve injuste et même désastreux. Les Anglais n’ont pas oublié Stevenson, ni les Américains Jack London. Comment avons-nous pu oublier Ferry et Aimard ?

Il me reste à revenir en Europe. Car c’est en Europe, selon toute apparence, qu’est né ce qu’on peut appeler le « système Far West » : des animaux, bœufs et chevaux, laissés en liberté la majeure partie de l’année, que l’on rassemble deux ou trois fois par an pour les compter, les marquer, prélever ceux qui sont bons à abattre, à vendre, à mettre au travail, etc. Faut-il parler d’élevage, alors qu’il s’agit en fait d’animaux vivant et se reproduisant à l’état sauvage ? Vieille controverse, que je ne reprendrai pas ici. Quoi qu’il en soit, ce système se caractérise par le fait que les animaux sont traités comme s’ils étaient sauvages : on les capture, au besoin on les dompte, avec une brutalité, mais aussi une dextérité, qui font de chaque rassemblement un véritable spectacle. C’est ce spectacle, auquel il a eu l’occasion d’assister à Arles, dont Alexandre Dumas nous a donné le récit que j’ai republié dans Ethnozootechnie. Mais le cas d’Arles et de la Camargue n’était évidemment pas unique. On retrouve le même système, avec des variantes, partout où se trouvaient des espaces à la fois assez vastes et assez peu fertiles pour qu’il ne soit pas possible, ou pas rentable, d’y faire autre chose que de les abandonner aux animaux. En France, il y a évidemment les Landes. Mais je suis convaincu qu’on trouverait d’autres exemples dans des régions qui, grâce aux amendements et aux engrais chimiques, sont aujourd’hui cultivables, mais qui ne l’étaient pas il y a deux ou trois siècles. Et cela en Italie, en Hongrie, etc., plus encore qu’en France.

Je n’oublie pas l’Espagne, ne serait-ce que parce qu’encore une fois, si le folklore du Far West vient directement du Mexique, il vient indirectement d’Espagne. Le problème est qu’en Espagne, on ne voit que les courses de taureaux. Or je suis convaincu que ces courses ne sont qu’un cas particulier des jeux et spectacles qu’on retrouve partout dans les mêmes circonstances. Pourquoi les courses de taureaux ont-elles pris en Espagne la forme spécifique que nous leur connaissons, qui d’ailleurs semble relativement récente (XIXe siècle) ? Je l’ignore, mais je crois qu’on n’aura une chance d’y comprendre quelque chose que quand on aura replacé ce cas particulier dans la série complète à laquelle il appartient.

Une dernière anecdote sur ce sujet. J’habite l’été dans un petit village du Sud de la Vendée au bord du Lay, exactement à l’endroit où son lit s’élargit pour devenir ce qu’on appelle le « marais ». Les terres du marais ne sont pas cultivées parce qu’elles sont très argileuses et régulièrement inondées en hiver, elles sont propriété communale. Dans les années 1950, chaque agriculteur de la commune avait le droit d’y mettre tant de bêtes pendant la belle saison, ces bêtes étant des vaches laitières qui y étaient conduites le matin et ramenées le soir. Avec la disparition des petites exploitations, cette pratique a disparu. Et depuis quelques années (une dizaine, une vingtaine ? je n’ai malheureusement pas prêté attention au changement au moment où il s’est fait), le communal est loué à des éleveurs qui viennent de loin parfois, pour y laisser leurs bêtes pendant toute la saison. Si bien que le jour de l’ouverture, qui est en général fin avril, on voit une petite file de camions à l’entrée du communal, chargés des bêtes qui vont y être lâchées pour quatre ou cinq mois. Il faut un certain temps pour que cela se fasse, parce qu’il y a naturellement des contrôles. Eh bien, cette opération pourtant bien banalement technique est devenue un spectacle. De nombreuses voitures de tourisme sont garées aux alentours (c’est ainsi que je me suis aperçu de ce qui se passait). Et dans un pré voisin, des commerçants forains proposent des saucisses-frites et des boissons… Cet événement est minuscule, mais pas insignifiant ; il entre à son niveau dans la même catégorie que les courses de taureaux.

Mais ce petit exemple vendéen a aussi l’intérêt d’opposer deux systèmes : le système laitier et le système que j’ai qualifié de « Far West ». Dans le système laitier, les rapports hommes-animaux sont quotidiens, peu violents, et surtout, ils sont l’affaire des femmes. Ce sont elles qui s’occupent des vaches et de toute la laiterie. Je laisse de côté le cas des montagnes d’estive (Vosges, Jura, Alpes, Massif Central, etc.) où ce sont des hommes qui accompagnent les vaches, qui les traient et font les fromages. Mais en plaine, la fabrication du fromage et du beurre est quasiment le monopole des femmes. En Grande Bretagne, en Scandinavie, ce monopole est absolu. Plus au Sud, il se peut qu’il y ait quelques contre-exemples, encore que je n’en connaisse pas vraiment. Dans le système Far West au contraire, les animaux produisent tout sauf du lait. Les rapports hommes-animaux sont intermittents, violents, et ils sont l’affaire exclusive des hommes ; les femmes ne sont là que comme spectatrices (ce qui n’est pas toujours un rôle insignifiant, voir le Carmen de Mérimée et Bizet)…

Le problème, me semble-t-il, est que nous avons tendance à considérer comme « normal » le système laitier, et le système Far West comme une exception bizarre dont l’intérêt est purement folklorique. Je crois que c’est une erreur. Une nouvelle de Walter Scott, The Two Drovers, écrite vers 1820 mais relatant des faits du XVIIIe siècle, met en scène la querelle entre deux toucheurs de bœufs, l’un anglais, l’autre écossais, dont le métier était de convoyer des troupeaux de bœufs des Highlands d’Écosse vers le marché de Londres, où ils seraient vendus et abattus. N’y a-t-il pas là quelque chose qui évoque le Far West, mutatis mutandis évidemment ? Et quid des troupeaux menés, les uns de l’Ouest, les autres du Centre, pour alimenter les marchés de Sceaux et de Poissy en région parisienne, ou, à une toute autre échelle, des espèces de transhumances allant des steppes de l’Europe orientale vers les villes allemandes ? Nous ne sommes pas dans l’anecdote, mais bien dans une réalité que nous ignorons parce que ni les écrivains ni les cinéastes ne nous l’ont donnée à voir.

 

François Sigaut Le 11 mars 2011

 

Post Scriptum. – Voici, pour ceux qui le souhaiteraient, quelques précisions sur les auteurs que j’ai cités (par ordre chronologique).

 

 Tout le monde connaît Walter Scott (1771-1832), qu’on peut considérer comme le fondateur du roman d’aventures moderne. Il eut un succès phénoménal ; son oeuvre fut traduite en français presque aussitôt que publiée en anglais. The Two Drovers fait partie d’un volume intitulé Chronicles of the Canongate (“Chroniques de la rue des Chanoines”, rue qui existe toujours à Edimbourg). Avant de devenir écrivain, Walter Scott fut magistrat, et il est probable qu’il a trouvé dans les archives judiciaires certains des sujets de ses romans, mais ses biographes n’ont pas retrouvé la source d’où il aurait pu tirer The Two Drovers.

Il est difficile, après Walter Scott, de ne pas évoquer Fenimore Cooper (1789-1851), dont l’œuvre est aussi abondante et connut un succès comparable. Tout le monde a lu Le Dernier des Mohicans ou La Prairie, mais je dois observer que contrairement à certaines apparences, F. Cooper n’a pas connu le Far West et n’en parle pas dans ses livres. À son époque, le Far West était mexicain, et les Anglo-américains ne commencèrent à s’y montrer en nombre qu’à la toute fin de sa vie. La ruée (américaine) vers l’or ne commence qu’en 1849.

Gabriel Ferry (pseudonyme d’Eugène Louis Gabriel de Bellemarre,1809-1852) est donc, pour l’instant, le véritable découvreur du Far West. J’ai cité Voyages et aventures au Mexique (1847, écrit certainement en 1846). C’est probablement le succès de ce premier livre qui l’incita à écrire des romans, dont les deux premiers, Costal l’Indien et Le Coureur des bois, parurent en 1850. Costal l’Indien et un autre ouvrage de Ferry, Les Révolutions du Mexique, furent réédités après sa mort avec une préface de George Sand.

Gustave Aimard (1818-1883) suit Gabriel Ferry de près, dans tous les sens du terme : il est de neuf ans plus jeune et publie huit ans plus tard ses premiers romans (Le Grand chef des Aucas, qui se passe au Chili chez les Araucans, et Les Trappeurs de l’Arkansas, 1858). La différence, c’est qu’il ne semble pas avoir produit de récits de voyage à proprement parler. Certains de ses romans ont été réédités il n’y a pas longtemps (dans la collection « Bouquins »).

Je n’ai cité Robert-Louis Stevenson (1850-1894) que pour mémoire. À ma connaissance, il n’a pas écrit sur le Far West, pas plus que Jack London (1876-1916), dont les romans les plus célèbres (Croc Blanc…) se passent dans le Grand Nord. J’y vois un indice, qui n’est certes pas une preuve, mais qui laisse supposer qu’à partir de 1870 ou de 1880, le « vrai » Far West n’existait plus, le chemin de fer avait fait son œuvre. Cela dit, comment le cinéma a-t-il réinventé un Far West mythique après 1900 ? C’est une autre histoire, que j’ignore, mais dont je serais heureux d’apprendre quelque chose. À l’occasion…