2013a) « Les “révolutions” de l’histoire et de la préhistoire : apparences ou réalités ? »

In Jacques Jaubert, Nathalie Fourment et Pascal Depaepe (éd.), Transitions, ruptures et continuité durant la Préhistoire, actes du xxviie Congrès préhistorique de France (Bordeaux – Les Eyzies, 2010), Paris, Société préhistorique française (sous presse).

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LES « RÉVOLUTIONS » DE L’HISTOIRE ET DE LA PRÉHISTOIRE : APPARENCES OU RÉALITÉS ?

 

Il vaudrait sans doute la peine de s’interroger sur l’étonnante fortune du mot « révolution », dans la littérature. On peut se demander si, à force d’être répété, ce mot veut encore dire quelque chose. À partir du moment où on parle de révolution à tout propos, il est assurément loisible de voir une révolution agricole au XVIIIe siècle, comme on a voulu en voir d’autres au Moyen Âge, la première de toutes étant censée s’être produite au Néolithique… Mais à quoi cela nous avance-t-il ?

La seule révolution qui mériterait ce nom, c’est celle qui s’est produite presque sous nos yeux au XXe siècle, avec la mécanisation, les engrais minéraux, les pesticides, etc. Entre le début et la fin de ce siècle, en effet, les rendements céréaliers (en quintaux par hectare et par an) ont été multipliés par un facteur de l’ordre de 10, et la productivité du travail par un facteur compris entre 100 et 1000, suivant les tâches. Aucune autre époque de l’histoire n’a rien connu de semblable. Et notamment pas le XVIIIe siècle, où les spécialistes discutent pour savoir si, en Angleterre, les rendements ont augmenté de 20 ou de 40% (voire de 60% comme le voudraient les plus optimistes). Discussion interminable, tant les données sont difficiles à interpréter. Mais surtout, discussion sans grand intérêt, car quel qu’en soit le résultat, on ne sort pas de l’ordre de grandeur des rendements « traditionnels » (pour le dire vite), qui sont ceux de toutes les agricultures qui n’ont pas connu la révolution du XXe siècle (pour le dire encore plus vite).

Est-ce à dire qu’il n’y aurait pas eu de progrès techniques avant le XXe siècle ? Que non pas ! Il y en a eu, beaucoup et d’essentiels, dont la seule énumération demanderait des pages et des pages. Mais quelle que soit leur importance, ces progrès n’ont pas permis de dépasser sensiblement le plafond des 10 q/ha/an, parce qu’ils ne le pouvaient matériellement pas. Cela demande quelques mots d’explication.

Pour pousser, toute plante a besoin d’une certaine quantité d’éléments minéraux (azote, phosphore et potassium surtout). Ces éléments, elle les puise dans le sol par ses racines et elle les lui rend à sa mort. À terme, il s’établit un équilibre entre prélèvements et restitutions. L’intervention des animaux complique le cycle mais n’en change pas le résultat : ce qui est pris au sol lui est rendu tôt ou tard. Certes, ce schéma n’est pas tout à fait complet. Les sols acides et perméables dans les régions pluvieuses tendent à perdre leurs éléments fertilisants par lessivage. Les sols calcaires (pas trop) et à texture bien équilibrée peuvent au contraire s’enrichir quelque peu par divers processus biophysiques. Mais encore une fois, il n’est pas possible d’entrer ici dans une analyse détaillée, qu’on peut d’ailleurs trouver dans tous les manuels d’agronomie. Le point important est que ce qu’on appelle la fertilité « naturelle » d’un sol dépend du maintien d’un certain équilibre entre prélèvements et restitutions, qui doivent rester du même ordre de grandeur.

Or l’intervention humaine détruit cet équilibre. Par ses récoltes en effet, l’agriculteur opère des prélèvements massifs, que l’apport d’engrais ne compense que partiellement. Car dans l’immense majorité des cas, les engrais disponibles (fumiers, purins, résidus divers) ne représentent qu’une partie de ce qui a été prélevé. Au total, il y a donc un épuisement progressif des sols, qui peut être ralenti dans une certaine mesure, mais qui est inexorable1.

 

Ce schéma général comporte cependant d’importantes exceptions, qu’on peut répartir en deux classes : des sols d’une fertilité exceptionnelle, susceptibles d’être cultivés sans engrais pendant des décennies ; et des situations exceptionnelles par l’abondance de leurs ressources en engrais.

 

Dans la première classe,  on trouve surtout (en Europe) des sols sur alluvions récentes, soit littorales (polders) soit fluviales. On trouve parfois mention de terres gagnées sur la mer qui auraient été cultivées pendant trente ou cinquante ans de suite sans engrais. Mais si riche soit-il, aucun capital de fertilité n’est inépuisable, et il arrive toujours un moment où on en voit la fin – sauf si ce capital est renouvelé par des inondations plus ou moins régulières, dont l’exemple classique est celui de la vallée du Nil. Il n’y a évidemment rien de semblable en Europe à la même échelle. Mais des vallées montagnardes à l’embouchure des fleuves côtiers, il existe une multitude de micro-territoires qui fonctionnaient de façon analogue. Dans certains cas, on a cherché à étendre les surfaces concernées par la pratique des irrigations dites fertilisantes (limonage).

La seconde classe comprend essentiellement les banlieues des villes et certains rivages marins. Tout le monde a entendu parler de la « ceinture dorée » de la Bretagne : celle-ci devait sa prospérité aux engrais marins (algues, maerl, etc.). Le même genre de ceinture s’observe autour de toutes les villes de quelque importance, où les boues, vidanges et autres déchets alimentaient un maraîchage plus ou moins intensif. Là encore, cependant, les surfaces concernées sont très limitées. Car les engrais traditionnels étaient presque tous des produits lourds et de très faible valeur pondérale, qu’il n’était pas question de transporter par terre au delà de 5 à 10 km : ni la ceinture dorée bretonne, ni les banlieues maraîchères ne pouvaient donc dépasser cette largeur.

On comprend que les surfaces concernées aient été minimes. A l’échelle de la France, elles ne représentaient sans doute pas plus de 1% du territoire, et moins encore à l’échelle de l’Europe. Sur ces surfaces réduites, on pouvait certes obtenir des rendements très supérieurs à l’ordre de grandeur moyen. Mais il est clair que cela ne changeait rien à l’ordre de grandeur lui-même.

Il y a toutefois des régions où l’exception n’était pas exceptionnelle, si on peut le dire ainsi. Aux Pays-Bas, qui en est l’exemple le plus classique, on trouve une proportion inhabituelle de sols d’alluvions particulièrement fertiles. On y trouve aussi un réseau de villes et de voies navigables sans équivalents dans le reste de l’Europe (sauf peut-être en Italie du Nord). Ce qui permettait, d’une part de faire venir des blés de fort loin (la Baltique), d’autre part de distribuer les déchets dans un rayon bien supérieur aux 5-10 km fatidiques. Le résultat, c’est que bien avant le XVIIIe siècle, les Pays-Bas sont comme le laboratoire des innovations agricoles de l’Europe du Nord. Les auteurs anglais eux-mêmes y ont longtemps trouvé un modèle à proposer à leurs lecteurs2. Il est tout à fait incompréhensible que les amateurs de révolutions se focalisent autant sur l’Angleterre du XVIIIe siècle, en ignorant ce qui s’est passé en Flandre depuis le XVe siècle.

Que se passe-t-il en fait de si révolutionnaire dans l’Angleterre du XVIIIe siècle ? Les auteurs qui nous en parlent ne nous disent rien de bien précis. Les seules innovations dont ils font état sont les trop fameuses enclosures et la substitution des cultures sarclées ou fourragères à la jachère. Or dans les deux cas, il s’agit d’illusion pure et simple.

Pourquoi en effet les enclosures auraient-elles été révolutionnaires en Angleterre alors qu’elles ne l’ont pas été en France ? Un bon tiers du pays, notamment dans l’Ouest, a connu dès le XVIe siècle une restructuration profonde du foncier qui a donné naissance aux bocages classiques, lesquels ont subsisté jusqu’au remembrement contemporain des années 1960-19903. En quoi ces remembrements bocagers, dont il existe bien d’autres exemples ailleurs en Europe, diffèrent-ils des enclosures britanniques ? Pourquoi seraient-ils moins révolutionnaires ? Qu’est-ce qui autorise à les ignorer systématiquement, comme si les enclosures étaient quelque chose de spécifique à l’Angleterre ?

Quant à la jachère, c’est encore et toujours l’objet du plus incroyable contresens. Non, la jachère n’est pas une période de non-culture destinée à donner du « repos » à une terre « fatiguée » par une ou plusieurs récoltes. La jachère (encore appelée guéret, sombre, versaine, etc., suivant les régions) c’est l’ensemble des labours de printemps et d’été qui étaient nécessaires pour la préparation des semailles d’automne. Il faut tout ignorer de la réalité des agricultures d’autrefois pour mélanger des notions aussi différentes. Pourquoi fallait-il autant de labours (trois à six et plus) pendant toute une saison (d’avril ou mai à octobre) pour préparer les blés d’automne ? La réponse demanderait des développements que cet exposé ne comporte pas. Disons seulement que c’est un fait, facilement vérifiable à la lecture des documents anciens, tant en France que dans les pays voisins4.

Disons surtout que ce fait change tout. Substituer des plantes sarclées ou fourragères à la jachère, cela se faisait depuis toujours, lorsque c’était faisable. Dès le XVIe siècle, Camillo Tarello s’était fait un nom en prêchant cette doctrine. Le problème est que ce n’était pas toujours faisable, loin de là. La seule originalité de Tarello et de ses successeurs (dont le trop fameux Arthur Young) fut de croire, et surtout de faire accroire, que c’était toujours faisable. La jachère était un vestige des temps barbares, dont la persistance s’expliquait par l’ignorance et l’esprit de routine des paysans. Il ne fallait que de vouloir la supprimer, suppression qui devenait dès lors un véritable slogan publicitaire. Ce slogan connut d’ailleurs un succès indiscutable… dans l’édition. Car dans la réalité, les choses n’étaient pas si simples. Dans les conditions du XVIIIe siècle (qui n’ont d’ailleurs guère changé avant la fin du XIXe), semer du blé sans avoir convenablement préparé le terrain au préalable, c’était courir à la catastrophe, et beaucoup de cultivateurs « éclairés » en firent la dure expérience5.

Resterait à expliquer le succès du slogan. En France, l’anglomanie joua un rôle évident. Mais en Grande-Bretagne, où il ne pouvait pas y avoir d’anglomanie, le succès fut bien moindre qu’on ne le dit. Dans les Lowlands d’Ecosse, la jachère était une innovation récente, introduite à la fin du XVIIe siècle, et il était donc impossible de n’y voir qu’une tradition archaïque. Il y eut dans les années 1790-1830 une véritable controverse entre fallowists et antifallowists (partisans et adversaires des jachères), où les seconds n’eurent pas gain de cause : la conclusion fut que s’il était possible de supprimer les jachères dans certains cas, il fallait les maintenir dans d’autres6. En somme, tout dépendait des circonstances !

Ce raisonnement ne sera dépassé qu’à partir des dernières décennies du XIXe siècle, quand la mécanisation, les engrais minéraux, etc., auront commencé à changer les données du problème, rendant possible la montée des rendements dont il a été question plus haut. Un dernier mot s’impose sur cette épineuse question des rendements.

Lorsqu’on parle des rendements au XXe siècle, et même déjà au XIXe, on sait à peu près de quoi on parle. Les données quantitatives, notamment les statistiques, sont relativement fiables. Les tendances à long terme s’y dessinent assez bien, et on ne manque pas d’hypothèses permettant d’en rendre compte : les effets ont des causes.

Il en va tout autrement pour les siècles antérieurs. La notion de rendement qui nous est familière (tant de quintaux par hectare) n’était guère utilisée ; on comptait plus couramment en « pour un » (tant de boisseaux récoltés pour un boisseau semé). Et comment mesurait-on les récoltes ? La seule chose sûre est que les méthodes variaient considérablement d’une région à l’autre. Dans ces conditions, vouloir faire plus qu’établir des ordres de grandeur très approximatifs relève de l’illusionnisme.

Admettons cependant, comme le veulent certains, que les rendements céréaliers en Angleterre aient augmenté de 50% au cours du XVIIIe siècle. Qu’est-ce que cela implique ?

Rappelons d’abord qu’il n’y a pas d’explication disponible en termes d’innovations techniques. Ni les enclosures, ni la pseudo-suppression des jachères n’ont pu avoir d’effets notables sur les rendements. Y a-t-il eu autre chose ? Il faudrait pour répondre en savoir beaucoup plus sur l’évolution des techniques agricoles au XVIIIe siècle. Mais celles-ci ne semblent pas mieux étudiées en Angleterre qu’en France. En l’état actuel de la question, il n’est pas possible d’en dire davantage.

La seule hypothèse qui ait quelque vraisemblance est celle d’une réduction significative des surfaces emblavées. Si en effet, sur un territoire donné, on réduit les surfaces en céréales (toutes choses égales d’ailleurs), on peut y mettre plus de moyens, et notamment plus d’engrais. Il en résulte quasi-mécaniquement une augmentation des rendements à la parcelle. Mais cette augmentation des rendements compense-t-elle la réduction des surfaces ? Cela paraît peu vraisemblable. S’il suffisait de réduire les surfaces pour augmenter, non seulement les rendements, mais la production totale, cela se saurait.

Ce qui s’est passé dans l’Angleterre du XVIIIe siècle est sans doute ceci. On a réduit les surfaces en céréales parce que l’élevage payait mieux, et aussi et peut-être surtout parce que l’Angleterre, ayant pris le dessus sur les Pays-Bas, était devenue une puissance maritime de premier rang et avait donc toutes les facilités pour importer des céréales. Et le fait est que si l’Angleterre se suffisait encore en céréales au début du XVIIIe siècle, elle était devenue importatrice nette dès avant la fin de celui-ci. La réduction des surfaces a pu déterminer une certaine augmentation des rendements (à la parcelle). Mais la production totale n’a manifestement pas augmenté dans les mêmes proportions. C’est le recours aux importations qui permit de faire face, à relativement bon marché, à l’accroissement de la population.

En somme, on a voulu nous vendre une « révolution agricole » sans véritables innovations techniques, et qui n’arrive même pas à suivre la croissance de la population ! Nous ne sommes pas dans l’histoire mais dans le mythe. Ce qui pose la question du mythe dans notre société, et même dans la partie supposée « savante » de notre société. Pourquoi les idées fausses sont-elles si séduisantes ? Pourquoi, en la matière, la fausse monnaie chasse-t-elle si souvent la bonne ? Je n’ai pas vraiment la réponse à cette question, mais je souhaiterais que le lecteur la garde présente à son esprit pour ce qui va suivre.

Et d’abord, la « Révolution industrielle » est-elle aussi contestable que la « Révolution agricole » ? Là encore, tout est question de date et de tempo. C’est avec le livre célèbre de P. Mantoux, La Révolution industrielle au XVIIIe siècle, publié en 1906, que l’idée s’en est imposée en France. Mais ce livre a un sous-titre qui correspond beaucoup mieux, et au contenu de l’ouvrage, et à la réalité : Essai sur les commencements de la grande industrie moderne en Angleterre. Certes, les contemporains de Mantoux pouvaient avoir le sentiment de vivre une révolution. Le chemin de fer, l’éclairage électrique, le téléphone, la radio, l’automobile, l’aviation… avaient ou allaient bouleverser leurs vies. Mais cela se passait dans les années 1900, pas dans les années 1800. Au XVIIIe siècle, il y eut des commencements, mais pas de révolution à proprement parler. En tous cas, les contemporains n’en ont pas eu conscience. On peut comprendre que Mantoux (ou son éditeur) ait choisi son titre pour des raisons commerciales. Malheureusement, ce titre contribua à populariser une idée fausse quant à la chronologie de l’histoire industrielle de l’Europe.

Faut-il étendre ce genre de critique à la « Révolution néolithique » ? Je le crois. Et pour les mêmes raisons : l’expression elle-même est de nature à fausser les idées. C’est ainsi que des auteurs aussi illustres que C. Lévi-Strauss et A. Leroi-Gourhan se sont laissés aller à dire, presqu’en même temps, que rien ne s’était passé – rien d’important en tous cas – entre la révolution néolithique et la révolution industrielle7. Comme si le métal n’avait pas d’importance ! Et notamment l’aciérage du fer, qui a permis un développement si spectaculaire, non seulement des armes, mais des outils de toutes sortes, et notamment dans l’agriculture… Si, personnellement, j’avais une révolution à proposer, c’est au second âge du fer que je la placerais plutôt qu’au Néolithique.

Car finalement, qu’est-ce qui définit le Néolithique ? À l’origine, ce fut la pierre polie, ce qui avait l’avantage de la simplicité. Puis on crut bon d’y ajouter la céramique, ce qui compliquait déjà les choses, puisque comme la céramique n’était pas toujours présente, il a fallu distinguer un « Néolithique précéramique ». Puis on y ajouta l’agriculture, la sédentarité… Or avec l’agriculture, le problème devient inextricable, pour plusieurs raisons que je rappelle brièvement.

La première est que l’agriculture n’est pas une chose (comme la céramique) ; c’est un ensemble de pratiques dont la diversité est telle que si on ne les spécifie pas, parler d’« agriculture » ne veut rien dire. Or on ne sait à peu près rien de concret sur les pratiques des « agriculteurs » du Néolithique le plus ancien. On a certes des traces de plantes cultivées (graines carbonisées, phytolithes…). Mais comment ces plantes étaient-elles cultivées ? Avec quels outils, quelles techniques, quelles modalités d’utilisation des terres, etc. ? Les données à ce sujet sont beaucoup trop fragmentaires pour nous donner des réponses. Sur l’outillage, en particulier, nous n’avons à peu près rien – rien de probant veux-je dire – avant le Néolithique final, voire le début des métaux, à une époque en tous cas où la « révolution » néolithique était achevée depuis longtemps.

À cette première raison – le manque de données – j’en ajouterais une deuxième qui est l’anachronisme. Trop souvent par exemple, lorsque nous pensons « agriculture », nous pensons « alimentation », et même « céréales ». Mais c’est là une conception toute moderne. Quid en effet,

- 1° des plantes non alimentaires, notamment des textiles (le lin, le coton…) dont on sait pourtant qu’elles ne sont pas moins anciennes à avoir été domestiquées que les plantes alimentaires ;

- 2° des plantes alimentaires qui ne sont pas considérées comme « cultivées », mais qui n’étaient certainement pas l’objet d’une simple cueillette (chêne, hêtre, châtaignier…) ;

- et 3° des plantes considérées comme secondaires, comme le figuier, dont on a appris il y a quelques années qu’il avait pu être domestiqué un millénaire avant les céréales ?

Troisième et dernière raison, enfin, la question de la sédentarité. Y a-t-il une connexion entre sédentarité et agriculture, et si oui dans quel sens ? Ici encore, pas de réponse évidente. L’idée que l’agriculture aurait permis la sédentarité implique que l’agriculture aurait précédé la sédentarité. Ce qui soulève une objection très simple : si une culture est laissée sans surveillance pendant plus de quelques jours, qu’est-ce que les animaux sauvages en laisseront ? En revanche, il y a une cause de sédentarité qui a longtemps été négligée, c’est la pêche. De nos jours, la pêche industrielle a dépeuplé les mers, au point que nous avons du mal à nous représenter l’abondance des ressources halieutiques, notamment dans certains sites privilégiés (estuaires…). Mais il ne manque pas de témoignages vieux de quelques siècles pour nous remettre les idées en place. Ne serait-ce pas dans le domaine de la pêche que le progrès des techniques, pour la capture du poisson mais aussi pour le stockage, etc., aurait permis une première sédentarisation , laquelle aurait à son tour permis de développement de l’agriculture ?

Telle fut en tous cas l’hypothèse du géographe américain Carl O. Sauer en 1952. Cette hypothèse eut un certain succès, avant de faire l’objet de critiques assassines, notamment celle de P. C. Mangelsdorf en 19718. Depuis lors, il n’en a plus guère été question, du moins chez les préhistoriens. Ce rejet n’est pas sans causes, mais je n’en vois qu’une qui soit vraiment justifiée, c’est la remontée du niveau des mers, qui a noyé la plupart des sites susceptibles de valider la théorie de Sauer sous des dizaines de mètres d’eau ou d’alluvions. Mais l’absence de preuves est-elle une preuve d’absence ?

D’autant que cette absence de preuves n’est pas totale. Après des décennies d’âpres controverses, on admet aujourd’hui que les premières traces de peuplement de l’Amérique du Sud précèdent d’un millénaire celles de l’Amérique du Nord. Comment expliquer ce paradoxe, sinon en postulant que les premiers colons sont arrivés par la voie littorale, où leurs traces seraient aujourd’hui par 80 ou 120 m de fond ? J’ai présenté cet argument plus en détail dans un autre article, ce qui me permet de ne pas y insister ici. Pas plus que je ne développerai le contre-exemple japonais (Jômon), présenté par L. Nespoulos dans le même volume9. Je n’ajouterai qu’une dernière question : l’importance maintenant bien connue des glands et des marrons dans la civilisation Jômon (à côté, il vaut la peine de le rappeler, de la pêche) est-elle une exception ? L’idée reçue chez les auteurs de « notre » Antiquité classique, selon laquelle leurs ancêtres vivaient de glands, est-elle sans fondement ? Alors qu’au Chalcolithique, le site de Boussargues a livré plus de glands que de céréales ? Alors que don Quichotte, partant à l’aventure, passe sa première soirée avec des bergers qui se font griller des glands ? Alors qu’au XIXe siècle encore, les glands doux (de Quercus Ilex) étaient une friandise dans plusieurs régions d’Espagne et d’Italie ?

 

Deux étudiants américains se sont amusés à recenser toutes les « révolutions » inventées par les préhistoriens. Ils en ont trouvé une dizaine, dont l’une, proposée par le couple Binford en 1966, était (déjà !) un canular10. Quelle plus belle démonstration que le recours aux mots n’est le plus souvent qu’un moyen de camoufler nos ignorances ?

 

Le 2 novembre 2010 François Sigaut

 Résumé F. Sigaut pour publication CPF 2010

 

Les « révolutions » de l’histoire et de la préhistoire : apparences ou réalités ?

Les préhistoriens, à l’imitation peut-être des historiens, ont usé et abusé du terme de « révolution ». Au point qu’aujourd’hui ce terme est si répandu qu’il ne veut plus dire grand-chose. Dans cet article sont présentés quelques exemples de « révolutions » historiques dont l’importance a été très exagérée, quand elles n’ont pas été inventées de toutes pièces. En préhistoire, la notion de « révolution néolithique » repose sur un ensemble d’hypothèses fort discutables, alors même que le développement de l’outillage métallique, au second âge du fer, qui a eu des conséquences bien plus considérables sur l’agriculture, n’est pas ordinairement considéré comme une « révolution ». Ce terme n’est pas neutre. Il introduit une subjectivité qui peut aller jusqu’à de véritables déformations dans notre vision du passé.

 

The term "revolution" has been much and too much used by prehistorians, as by historians before them. The result is that nowadays, this term has become so common that it has lost any precise meaning. In this paper are discussed a few examples of historical "revolutions", whose importance has been much overdone, if they have not been invented from nothing. In the field of prehistory, the idea of a "neolithic revolution" is based upon a set of quite fragile hypotheses, whereas the development of iron and steel tool-kits in the second Iron Age, which had much more important consequences on agriculture, is not ordinarily considered as a "revolution". The term "revolution" is not neutral. It introduces in our vision of the past an element of subjectivity which may be a cause of important biases.

 

1 Voir sur ce point les travaux de Jean Boulaine.

2 Voir. par exemple sir Richard Weston, A Discourse of Husbandry Used in Brabant and Flanders, (écrit vers 1645, publié quelques années plus tard par Samuel Hartlib ; pour plus de détails, cf. l’Histoire rurale de l’Angleterre de Lord Ernle, Gallimard 1952).

3 Dr. Louis Merle, La métairie et l’évolution agraire de la Gâtine poitevine de la fin du Moyen Âge à la Révolution, SEVPEN, 1958.

4 Voir sur ce sujet Nous labourons, par R. Bourrigaud et F. Sigaut (Nantes, Centre d’Histoire du Travail, 2007) et La troublante histoire de la jachère, par P. Morlon et F. Sigaut (Dijon, Educagri, 2008).

5 Morlon & Sigaut, op. cit.

6 F. Sigaut, « La jachère en Ecosse au XVIIIe siècle… », Études rurales, 1975, 57, pp. 89-105.

7 Dans La Pensée sauvage (1962, p. 24) et dans Le Geste et la parole (1964, I, p. 255).

8 C.O. Sauer, Agricultural Origins and Dispersals (New York, American Geographical Society, 1952. Paul C. Mangelsdorf, dans S. Struever (dir.), Prehistoric Agriculture (New York, American Museum of Natural History, 1971, pp. 415-422).

9 La Révolution néolithique dans le monde, sous la dir. de J.-P. Demoule (CNRS Editions 2009). Cf. pp. 19-32 pour l’article de L. Nespoulos, pp. 181-196 pour le mien.

10 J.T. Thomas et A. Waterman, “You Say You Want a Revolution”, The SAA Archaeological Record, 2010, 10, 3: 37.