2010b) « Postface »

In Jean-François Bert (dir.), Des gestes aux techniques, Paris, RSH-QUAE, pp. 217224. [Tapuscrit]

[POSTFACE HAUDRICOURT]

Commenter une grande œuvre est toujours un exercice difficile. Comment faire la part de l’admiration, de la nostalgie mais aussi des mises au point critiques qui peuvent être nécessaires ? Haudricourt a été un de mes maîtres – avec entre autres Lucien Bernot, qui a été mon directeur de thèse. Dans les années 1970, j’ai suivi les séminaires, ou plutôt devrais-je dire les réunions amicales, qu’il tenait au Muséum, et j’ai été de ceux qui l’accompagnaient assez régulièrement dans ses excursions botaniques. C’est à lui que je suis redevable d’avoir compris l’importance de la linguistique. Je ne suis pas devenu linguiste, loin de là. Mais grâce à lui j’ai mesuré l’importance générale des faits de langage et la fécondité d’une observation rigoureuse des détails. Avec lui, on ne s’égarait pas dans les analogies grandioses et faciles du genre de celles qui ont donné naissance au structuralisme. Il s’agissait simplement, et je crois que la méthode scientifique n’est pas autre chose, de distinguer les vessies des lanternes, et pour cela il fallait suivre le diable dans les détails où il se cache. Qu’est-ce qu’un fait en anthropologie ? Je ne sais pas répondre à cette question. Ce que m’a appris Haudricourt, c’est à regarder les détails sans intérêt, en quelque sorte. Ceux qui permettent de distinguer deux choses semblables en apparence, ou au contraire de rapprocher deux choses qui paraissaient sans rapport entre elles, alors même que cela ne sert à rien – à rien d’autre qu’à y voir un peu plus clair autour de nous. Avant d’interpréter les faits sociaux, il faut apprendre à les discerner, et pour cela la linguistique est une école incomparable, même et peut-être surtout quand on ne s’y destine pas.

Je dirais aujourd’hui, et c’est encore Haudricourt qui m’a appris cela, que l’essentiel des faits sociaux se situe, non pas dans le domaine de l’inconscient, mais dans celui de l’implicite1. L’exemple était celui de la grammaire. Toutes les langues ont une grammaire, que les locuteurs connaissent parfaitement puisqu’ils sont capables de corriger les erreurs. Mais cette grammaire n’est pas explicitée, parce que cela demande tout un travail que, dans les situations ordinaires, les locuteurs n’ont ni le besoin ni les moyens de faire. Il y faut des grammairiens de profession (ou des linguistes), et ce n’est pas dans toutes les sociétés qu’il s’en trouve. Je crois qu’on peut généraliser cette remarque à l’ensemble des faits dits de culture. Toute culture comporte une partie qu’on peut dire démonstrative ou décorative, en ce sens qu’elle est faite pour être vue, voire pour être montrée, et cette partie ne doit évidemment pas être négligée. Mais on ne doit pas non plus tomber dans le piège consistant à ne voir qu’elle. Car toute culture comporte aussi une partie implicite, qui ne se montre ni ne se cache, et qui n’en est que plus difficile à voir – comme La Lettre volée d’Edgar Poe. Cette partie implicite de la culture, sa grammaire si on veut, comprend notamment la plupart des activités techniques. Et je suis de plus en plus convaincu que là est l’explication majeure de leur invisibilité relative. En eux-mêmes, les faits techniques ne sont pas plus difficiles à observer que les autres. Ce qui est difficile, c’est de se décider à les observer, tellement ils semblent ordinaires, insignifiants. Or il y a un domaine dans lequel les faits ordinaires ont acquis droit de cité, c’est celui de la linguistique. Étendre cette expérience des faits de langue aux faits techniques, c’est ce qu’Haudricourt a tenté, me semble-t-il, et c’est peut-être le plus précieux des enseignements qu’il nous a laissés.

Mais je préfère m’en tenir là. L’éloge d’Haudricourt n’est plus à faire. Je renvoie notamment à l’article que publia Georges Condominas (1997) après sa mort, auquel je ne vois vraiment rien d’important à ajouter. Cet article est suivi d’une bibliographie presque exhaustive, où l’on voit par exemple qu’Haudricourt a fait l’objet de quatre recueils d’hommages, un en France et trois en Asie (deux en Thaïlande, un au Vietnam). Un tel niveau de reconnaissance n’est pas commun. Il montre bien ce que fut l’influence réelle du chercheur auprès de ses collègues et de ses élèves. Haudricourt a été un maître, c’est un fait désormais indiscutable.

Pour autant, fut-il infaillible ? Le Pape l’est peut-être (on en a beaucoup discuté en tous cas !), mais Haudricourt lui-même ne s’est jamais considéré comme tel. La preuve : « une des bases de cet exposé s’effondre », explique-t-il dans son article sur « L‘origine des cheminées européennes », après avoir constaté que les faits ne corroboraient pas sa théorie. C’est de l’Haudricourt tout craché. Toutes les idées sont bonnes, dès lors qu’elles conduisent à poser des questions intéressantes. Mais ce sont les réponses qui décident. Certaines seront négatives : qu’importe ? Il y a trop d’autres bonnes idées en réserve pour qu’on s’obstine sur celles qui ne marchent pas. C’est cette leçon que je voudrais appliquer maintenant à une partie de son héritage.

Haudricourt n’est pas infaillible. Il se trompe, par exemple, lorsqu’il parle de bandeau frontal pour porter les charges (pp. 39-42). Car il n’y a en réalité que des bandeaux de tête, qui passent, non sur le front, mais sur le sommet de crâne, à très peu près. Cela pour une raison nécessaire, qui est de faire coïncider l’effort pour supporter la charge avec l’axe de la colonne vertébrale. Un bandeau passant sur le front tirerait la tête vers l’arrière d’une façon tout à fait insupportable (l’inverse du coup du lapin, en quelque sorte)2. Quand on y regarde de plus près, d’ailleurs, on s’aperçoit rapidement que le bandeau n’est jamais « frontal ». Dès lors que le dessin ou la photographie a quelque précision, on reconnaît qu’il s’agit en réalité d’un bandeau de tête. Les exceptions, s’il en existe, sont rarissimes3.

Oui, objecteront sans doute certains lecteurs. Mais y a-t-il là autre chose qu’une question de termes ? C’est ce dont on pourra se convaincre, je crois, à l’aide d’un second exemple, celui de l’attelage. Après avoir donné son aval à la thèse (fausse) de Lefebvre des Noëttes, Haudricourt parle de jouguet posé « sur » le garrot du bœuf ou du buffle, et de courroie passant « sur » le garrot du cheval. Or là encore, il s’agit d’une impossibilité physiologique. Le garrot des bœufs, et surtout des chevaux, est une partie de leur corps particulièrement sensible. Tous ceux qui ont approché ces animaux le savent bien ; il n’est pas question de leur toucher le garrot sans précautions, et encore moins d’y appuyer, quoi que ce soit, surtout pas un morceau de bois ! Ce serait déclencher les réactions les plus violentes. D’où vient l’erreur ? De Lefebvre des Noëttes, sans aucun doute, mais l’étrange est l’immense crédit dont elle a bénéficié, y compris auprès d’esprits aussi perspicaces qu’Haudricourt. Il fallut attendre 1977 pour qu’elle soit corrigée4. J. Spruytte montra alors qu’il avait existé dans l’Antiquité deux techniques différentes d’attelage : l’une qui faisait porter le joug sur le cou des animaux, devant le garrot ; l’autre qui le leur faisait porter sur le dos, derrière le garrot. Lefebvre des Noëttes avait confondu les deux, fabricant ainsi une sorte de chimère dans laquelle le joug reposait sur le garrot et qui n’eut jamais d’existence que dans ses livres.

Mais ce n’est pas tout. Ce qui me semble le plus contestable dans l’œuvre d’Haudricourt, je dois le dire franchement, c’est la comparaison qu’il propose entre l’Orient et l’Occident sur le plan des mentalités. Peut-on ramener la mentalité occidentale à celle du berger, et la mentalité orientale à celle du jardinier ? Remarquons d’abord que pour Haudricourt, le modèle du jardinier est celui des cultivateurs d’ignames de Nouvelle Calédonie, qu’il a pu observer directement. Peut-on y rattacher purement et simplement les cultivateurs de millet, de riz et d’autres céréales de l’Asie orientale ? Mais ce qui me semble encore plus contestable, c’est l’opposition qu’il fait entre l’activité passive du jardinier et l’activité active du berger. Car pour ceux qui y sont allés voir de près (les ethnologues), cela n’est pas si simple. Tous les bergers disent en effet qu’ils se laissent conduire par leurs bêtes bien plus qu’ils ne les conduisent, et que c’est à cette condition qu’ils s’entendent avec elles et obtiennent de bons résultats. N’est-ce pas là l’idéal même des souverains chinois, tel que nous le présente Haudricourt ? Manifestement, le berger qui mène ses bêtes de façon autoritaire est une image, pas une réalité. Et une image déterminée par sa fonction, qui est de justifier une certaine idéologie. Au lieu que le berger ait servi de modèle au roi, autrement dit, on peut tout aussi bien imaginer que c’est le roi qui a servi de modèle au berger – à un berger de pure fiction, qui n’emprunte aux bergers réels que les apparences qui conviennent à son personnage. Et on peut en dire autant des jardiniers. Il y a de « vrais » jardiniers, comme les cultivateurs d’ignames. Et il y a des jardiniers de fiction, comme Candide, qui sont le modèle du sage, revenu de toutes sortes d’aventures. Les fictions ont leur importance, mais je ne crois pas qu’elles déterminent les mentalités (si mentalités il y a). À mon avis, ce serait plutôt l’inverse.

L’anecdote de Mencius mérite les mêmes remarques. L’homme qui tire sur les plantes de son champ pour les faire pousser plus vite n’est qu’un de ces idiots amusants et instructifs que l’ethnologie classique connaît sous le nom de tricksters5. Quelle est la signification exacte de cette anecdote ? Pour le savoir, il faudrait la replacer dans le corpus de toutes les anecdotes similaires, immense travail dont j’ignore s’il a été entrepris. À défaut, on doit se contenter de la morale qu’en tire Mencius lui-même, qui est aussi banale qu’universelle : « il ne faut pas forcer la nature ». Qu’est-ce que cette morale a de spécifiquement chinois  ? En Occident comme en Orient, l’idée contraire est si contraire à tout bon sens qu’ il faut inventer des idiots de fiction pour la soutenir. Bien plus, comme l’a montré jadis R. Lenoble6, il y a eu en Occident depuis l’Antiquité un véritable tabou du naturel, qui interdisait l’expérimentation parce qu’elle était considérée comme une violation de la nature. C’est seulement au XVIIe siècle que ce tabou fut levé, ouvrant la voie au développement de la science moderne. Auparavant, on ne voit guère en quoi l’idée de nature chez les philosophes occidentaux pouvait différer de celle de leurs collègues orientaux.

Une dernière critique. « Dans l’Inde et en Chine, nous dit Haudricourt, le travail est organisé par les travailleurs eux-mêmes et non par les classes supérieures » (p. 106). Alors qu’« en Occident, on dirige techniquement » (p. 109). C’est en grande partie vrai depuis le XXe siècle, qui a vu naître le taylorisme et l’Organisation scientifique du travail). Ce ne l’est pas si on remonte plus haut. Le fait que le patron (celui qui paie) commande à l’ouvrier ne signifie pas qu’il se mêle de la façon dont l’ouvrier travaille. Les ouvriers ne le lui permettraient pas, et il en serait d’ailleurs le plus souvent incapable. Ce que le patron commande, c’est un produit, un résultat. La technique, c’est l’affaire des ouvriers qui se la transmettent entre eux. En agriculture, la chose est évidente, une évidence qui se lit dans tous les recueils d’usages locaux du XIXe siècle. Mais dans l’artisanat et dans l’industrie (qui n’est souvent qu’un artisanat à grande échelle), il ne semble pas que la situation ait été très différente. Ni les ouvriers ne sont prêts à recevoir des leçons de la part des « beaux messieurs », ni les « beaux messieurs » ne sont prêts à descendre aussi bas. Depuis les Grecs, et même probablement avant eux, les élites de tous les pays ont toujours eu la plus grande répugnance à se mêler de tâches matérielles qu’elles considéraient littéralement comme « ignobles », et qu’il leur était donc impossible de « diriger techniquement » sans déchoir. Ce qui ne les a jamais empêcher d’exercer leur domination, bien au contraire. Il ne faut pas se fier aux apparences. Le Brahmane ne « commande » peut-être pas aux intouchables, la distance entre eux est trop grande. Mais cette distance n’est pas vide. Il y a des intermédiaires. De même qu’il y a des intermédiaires, dans nos armées occidentales, entre le général et des soldats qu’il ne voit pratiquement jamais, ce qui ne l’empêche nullement de leur donner des ordres.

On m’objectera sans doute que les deux situations n’ont rien n’a voir. Ce serait une longue discussion. Sans doute, les idéologies sont différentes, mais même sur ce plan-là, je crois qu’il faut distinguer entre forme et contenus. Le tabou du naturel, que je viens d’évoquer, ne s’exprime pas de la même façon (forme) en Orient qu’en Occident, mais c’est le même tabou (contenu). J’en dirais autant du tabou de l’indignité qui pèse sur le travail manuel dans toutes les sociétés quelque peu hiérarchisées. Les ongles longs des dignitaires chinois ne ressemblent pas aux perruques poudrées des petits marquis de la Cour de Versailles, mais leur fonction était la même. En Occident, le tabou du naturel n’a pas complètement disparu, il refait surface dans des idéologies comme le naturisme ou l’écologisme. Le tabou de l’indignité non plus. Il a été combattu avec force à l’époque des Lumières par des philosophes comme Diderot et il a certainement perdu une grande part de sa nocivité, mais il existe toujours. Tous notre système d’enseignement, par exemple, est basé sur l’idée que la culture (générale) ne doit pas être subordonnée à l’utilité (professionnelle).

Quoi qu’il en soit, il y a dans tout cela des distinctions qu’on ne peut pas se permettre d’ignorer. De quel Occident, de quel Orient parle-t-on ? Si on ne s’attache pas à des pays, à des sociétés, à des époques bien précises, on risque de comparer des vues de l’esprit et non des réalités. Haudricourt le reconnaît, d’ailleurs, lorsqu’il oppose « l’inquiétude des basses classes en Chine » à « la sérénité des hautes classes » (p. 108). Qu’est-ce que cela veut dire, sinon que cette fameuse mentalité chinoise (Mencius, etc.) ne fut probablement que celle des lettrés, qui ne représentaient qu’une fraction minime de la population ?

Mais en voilà assez sur le chapitre de la critique. Il est arrivé à Haudricourt de se tromper, voilà tout. C’est notre lot commun à tous. Mais c’est justement parce que c’est notre lot à tous qu’il est du devoir de chaque génération de passer au crible de la critique les enseignements qu’elle a reçus de la génération précédente. Rien n’est plus contre-productif, à long terme, que cette admiration aveugle qui fait des grands maîtres des icônes intouchables, jusqu’à ce qu’on finisse par les oublier en bloc faute d’avoir fait la part de ce qu’il fallait en conserver. Les sciences sociales, me semble-t-il, sont particulièrement sujettes à cette sorte de culte de la personnalité. C’est pour cela qu’il faut critiquer les grands hommes : non pour les dénigrer, mais au contraire pour mettre en valeur ce qu’il y a de positif dans leur enseignement.

Et du positif dans l’œuvre d’Haudricourt, il n’en manque pas ! Même si ce n’est pas toujours ce qui se voit le plus facilement… Un exemple presque trop beau est ce texte exceptionnel sur « L’Assolement triennal… » de 1958, resté inconnu jusqu’à ce qu’on le trouve dans ses papiers. Haudricourt y présente une analyse basée sur une conception de la jachère tout à fait semblable à celle que j’ai moi-même développée en 1972-73 – sans avoir alors la moindre idée, et pour cause, qu’il m’y avait précédé. Je me souviens seulement de l’accueil plutôt froid qu’il me réserva lorsque je lui montrai mon propre projet d’article. Était-ce pour me détourner d’un sujet sur lequel une fâcheuse expérience lui avait montré combien les oppositions étaient fortes ? Je ne le saurai sans doute jamais. La seule chose que je sais, c’est qu’Haudricourt commence son article en citant « M. le Doyen Faucher », une des autorités du moment en matière d’histoire et de géographie agraires. Mais une autorité bien fallacieuse : je ne connais pas d’auteur qui ait accumulé plus de contresens que Faucher sur la façon dont fonctionnaient les agricultures d’autrefois, et notamment sur la notion de jachère. Faucher a-t-il barré Haudricourt ? C’est probable. Et il est aussi possible qu’Haudricourt, plus timide qu’on ne le croit, ait accusé le coup au point de ne plus vouloir en entendre parler. Qu’on ne croie pas que j’exagère. L’article qu’Haudricourt me rendit en prenant son air le plus maussade fut publié dans le JATBA7 grâce à Roland Portères, envers qui je conserve un sentiment de reconnaissance particulier. Ce n’est pas rien, pour un débutant, que la publication de son premier travail ! Mais pour la thèse que j’envisageais, je ne mis pas très longtemps à comprendre qu’Haudricourt avait raison. Remettre en cause les idées reçues sur la jachère, c’était s’en prendre frontalement à la grande école d’histoire agraire fondée par Marc Bloch. Ce n’était pas faisable. Il valait mieux choisir un autre sujet, moins sensible (ce fut L’Agriculture et le feu). Aujourd’hui, la véritable notion de jachère (« ensemble des labours d’été… ») a commencé à faire son chemin8. Il y aura fallu du temps – plus de cinquante ans depuis la non-parution de l’article d’Haudricourt !

Je voudrais pour terminer mentionner un dernier thème sur lequel l’apport d’Haudricourt, bien que publié, a été à peu près totalement méconnu : l’analyse de l’action technique, telle qu’elle est proposée dans son « Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes ».

Les tentatives pour mettre un peu d’ordre ou de méthode dans nos façons de décrire les techniques remontent à la fin du XVIIe siècle. Mais il n’y a jamais eu de continuité entre elles. La plupart des auteurs ont ignoré leurs prédécesseurs, avant d’être eux-mêmes ignorés par leurs successeurs. L’exception, ici, s’appelle André Leroi-Gourhan. Non qu’il n’ait pas ignoré ses prédécesseurs (car il ne les cite pratiquement jamais), mais parce qu’il a eu des successeurs. Ou plus exactement, il a eu des collègues et des élèves qui ont repris ses idées et les ont transmises à leurs propres étudiants, si bien que son enseignement est devenu classique.

Le problème, c’est que cet enseignement est aussi devenu une sorte d’orthodoxie qu’il n’est pas question de soumettre à la moindre critique. Avant Leroi-Gourhan, l’histoire était vide (parce qu’ignorée). Après lui, elle est bloquée, comme le montre le fâcheux destin de l’« Essai… » d’Haudricourt. Je ne reviens pas sur les difficultés qu’il eut à le faire publier. Ce travail, rédigé en 195?, ne parut qu’en 1968 sous un titre différent et dans une version remaniée9. Mais une fois publié, le fait est qu’il n’intéressa personne. Haudricourt y reprenait l’entreprise de Leroi-Gourhan, sur des bases plus larges et plus précises. Cela aurait dû susciter quelques discussions. Il n’en fut rien. On ne le critiqua pas, parce qu’il eût fallu en même temps critiquer Leroi-Gourhan, ce qui était impensable. On préféra donc l’ignorer. Et il faut reconnaître que le procédé a été redoutablement efficace. Tout se passe comme si Leroi-Gourhan avait été déclaré infaillible, ce qui laisse évidemment peu de chances à Haudricourt, qui ne l’est pas.

Qu’on me comprenne bien. Je n’ai pas de comptes à régler. Je souhaite simplement qu’on cesse d’idolâtrer les grands hommes. J’admire Haudricourt, et ma dette à son égard est considérable. Mais une admiration aveugle me semble une contradiction dans les termes. Si j’admire Haudricourt, c’est parce que j’ai des raisons de le faire, ce qui implique que j’ai le droit de peser le pour et le contre. J’admire aussi Leroi-Gourhan, mais aux mêmes conditions, qui me semblent malheureusement loin d’être remplies. J’espère que grâce à la publication actuelle, qu’il faut mettre au crédit de Jean-François Bert, une véritable discussion pourra enfin s’ouvrir sur l’évolution des idées et des méthodes de la Technologie, discussion dans laquelle le rôle d’Haudricourt sera reconnu sans arrière-pensées.

F. Sigaut Le 1er mars 2010

1 Je fais référence ici à une conversation dont je ne me rappelle pas la date. C’est peut-être à cette occasion qu’Haudricourt m’a remis un tiré-à-part de son article « Sur le degré d’inconscience des infrastructures » qu’il avait publié dans Échanges et communications (Mélanges offerts… à C. Lévi-Strauss) en 1970. Les difficultés qu’il y soulève me paraissent en grande partie liées à un emploi abusif du mot « inconscient » pour désigner des choses qui relèvent simplement de l’implicite.

2 Je dois ces remarques sur le port des charges à Mme Noëlle Perez, auteur d’une très volumineuse thèse sur ce sujet (soutenue à l’EHESS en 2008).

3 Une des ces exceptions est précisément celle du « Boucher mexicain » (fig. xx), qui porte deux charges, retenues par deux bandeaux différents ! Que l’un de ces deux bandeaux apparaisse comme « frontal » est à peu près inévitable, si on se fie au dessin. Mais faut-il se fier au dessin ?

4 Voir J. Spruytte, Études expérimentales sur l’attelage (Crépin-Leblond 1977).

5 J’en parle plus en détail dans « Les Techniques dans la pensée narrative », Techniques & culture, 2004, 43-44 : 191-214.

6 Notamment dans son Histoire de l’idée de nature (A. Michel 1969), pp. 180-190.

7 Dans le tome XIX, n° 10-11, daté de 1972 mais qui ne parut qu’en juin 1974.

8 Voir La Troublante histoire de la jachère, par P. Morlon et F. Sigaut (Quae/Educagri 2008).

9 Republiée sous son nouveau titre, « La technologie culturelle », dans La Technologie Science humaine.